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Roby

Roby sortit du fond du fossé qui passait juste devant la ferme. C'était là son abri habituel; il y faisait frais grâce à l'humidité d'un filet d'eau qui courait sans cesse au fond et aussi grâce à l'ombre du platane. Ce n'était pas le seul platane, toute la route en était bordée, de chaque côté, mais c'était celui-là qu'il avait choisi, allez savoir pourquoi.
L'entrée de la ferme était coincée entre deux de ces arbres vénérables, bossus et penchés, comme seul le midi de la France sait encore en conserver. A sa droite, le mur qui fermait la cour de la ferme longeait la route sur une cinquantaine de mètres et sur la gauche, un autre mur d'une dizaine de mètres cachait les hangars.
Tout était calme et silencieux, mais Roby avait reconnu de loin le ronflement du moteur de son patron. Il était sûr qu'une fois de plus, il allait se faire insulter, si même il ne prenait pas quelque coup de pied. Au fond de lui-même, il savait bien qu'il faisait des bêtises, qu'il n'était pas un bon chien de garde, mais quand on a un an, c'est bien encore l'âge des bêtises pour un chien. Il se redressa, étira paresseusement ses membres engourdis pendant la digestion et sortit de son trou. Il pénétra dans la cour de la ferme pour attendre l'arrivée de la camionnette.
Contrairement aux autres cours de fermes toujours plus ou moins sales, celle-ci se distinguait par son ordre et sa propreté, mais ça, le chien ne pouvait pas s'en rendre compte.
Dès que le véhicule franchit le portail, il ne put s'empêcher d'aller manifester sa joie à son maître. Il sauta tout autour de la voiture, essaya de mordre les pneus, bondit devant le capot au risque de se faire écraser puis posa ses deux pattes sur l'appui de la portière, non sans avoir auparavant arraché de ses ongles un peu plus de peinture au véhicule.
- Ah, mais il y en a marre de ce chien! s'écria Patrick Handio en descendant de voiture. Non seulement il me fait perdre mon temps, mais il esquinte tout. Il repoussa d'une bourrade la bête qui lui sautait sur les épaules. Heureusement qu'il était costaud, parce que avec ses quelque cinquante kilos, Roby l'aurait facilement envoyé dans la poussière. Roby! un nom donné par sa femme à cet abruti de chien, même pas capable d'avertir quand quelqu'un approchait! Beau chien de garde!
Ce dernier comprit que ce n'était pas encore la bonne méthode, et, la queue basse et les oreilles rabattues, il regagna son abri. A peine s'y était-il couché qu'il se mit à grogner: il avait entendu un véhicule étranger s'approcher. Il ne broncha cependant pas quand la camionnette de la gendarmerie pénétra dans la cour. Trois hommes sortirent du véhicule et s'approchèrent du bâtiment, sur la droite. L'un d'eux, sans doute le chef, tapa aux carreaux de la porte d'entrée. La silhouette trapue de Patrick Handio se détacha bientôt sur le fond sombre de la pièce.
- Qu'est-ce que c'est?
- Bonjour monsieur Handio. Gendarmerie Nationale. On pourrait vous parler quelques minutes?
- Ben, je vous en prie, entrez au frais, ne restez pas au soleil. Vous avez de la chance, j'arrive à l'instant de la décharge. Alors, qu'est-ce que je peux pour vous?
- Voilà, c'est très simple. Nous menons une enquête à propos de disparitions qui ont eu lieu dans le secteur, je suppose que vous en avez entendu parler?
- Ah, ben oui, j'ai lu ça dans le journal. Et alors?
- Nous faisons le tour de toutes les maisons isolées du secteur pour savoir si vous n'auriez rien remarqué d'étrange.
- D'étrange? Qu'est-ce que vous entendez par là?
- Je ne sais pas, des va-et-vient, des personnes qui ne seraient pas du pays, des véhicules étrangers, ce genre de choses.
- Ben, pour tout vous dire, il ne passe pas grand monde par ici, pas plus ces temps-ci que d'habitude. La route est bien tranquille, et moi, je suis souvent aux champs. Non, moi je n'ai rien remarqué, mais c'est à ma femme qu'il faudrait demander ça, elle est plus souvent que moi par ici. Valérie, oh, Valérie! Viens voir un peu par ici!
Une petite bonne femme entra. Bien qu'elle ait passé la trentaine depuis quelques années, on lui aurait à peine donné vingt ans. Et puis, pour une femme de la campagne, elle était habillée bien coquettement. Encore une de ces jeunes paysannes qui ne mettent guère la main à la pâte, pensa le chef. Ce en quoi il se trompait lourdement. Simplement, Valérie mettait une tenue de travail pour travailler, et une tenue coquette le reste du temps pour se faire plaisir et plaire à son mari. Elle avait su partager en deux son emploi du temps, en petite femme moderne.
- Valérie, attaqua aussitôt son mari, ces messieurs enquêtent au sujet des disparitions dont ils causent dans le journal. Ils voudraient savoir si tu n'as rien vu de spécial ces derniers temps.
- Voitures, allées et venues, etc., crut bon d'ajouter le gendarme.
- Ma foi non. Rien de spécial. Et puis, vous savez, on ne fait pas tellement attention. Quand on est aux champs, on a autre chose à faire que d'observer les voitures, surtout que là-bas, c'est la nationale, et des voitures, il en passe beaucoup! Et quand je suis là, soit je suis à mon ménage, et de la maison, vous voyez, on ne voit même pas la route, soit je suis au jardin, et c'est carrément de l'autre côté de la maison, on ne voit rien du tout, soit je regarde la télé. Alors les autos...
- Et des cyclistes? Parce que sur sept disparitions, il y a quand même cinq cyclistes! Et votre route, bien plate et ombragée, elle ne doit pas manquer d'attirer les touristes en vélo?
- Des cyclistes? Je ne vois déjà pas les autos et je ne les entends pas, alors comment voulez-vous que je sache pour les cyclistes? Je suis désolée, mais vraiment...
- Bon. Si par hasard quelque chose vous revenait, vous nous passez un coup de fil?
- Pas de problème. Vous avez demandé aux voisins? Parce que les Valentin, ils voient quand même mieux la route que nous.
- On y va de ce pas. Vous savez, on fait toutes les maisons, et c'est partout pareil. Tout le monde travaille aux champs ou est fermé dans sa cuisine. J'ai un petit espoir avec la maison après la côte, ce sont des touristes, alors eux, ils doivent passer beaucoup de temps dehors. Bien le bonsoir, messieurs-dames.
Et les trois gendarmes réintégrèrent leur véhicule et disparurent sous l'oeil indifférent de Roby.
Ils n'étaient pas partis depuis cinq minutes que les oreilles du chien se dressèrent. Ca, il aimait, et le patron serait fier de lui. Il se tapit un peu plus au fond de son fossé, se fit tout petit et disparut complètement de la vue.
Au moment où le cycliste arrivait à la hauteur du portail, il jaillit du fond de son trou en aboyant furieusement.
Surpris et déséquilibré par la masse qui lui tombait dessus, le cycliste s'étala de tout son long sur la route, et avant même qu'il ait pu pousser un seul cri, le chien lui avait arraché la gorge. C'est bon, la gorge d'homme!
Mais le reste aussi. Et le patron aussi aime ça. Alors il attrapa sa proie et la traîna jusque dans la cour, entraînant du même coup le vélo toujours attaché aux pieds de la victime. Là, il commença à lécher les cuisses, pour goûter la sueur.
C'est à ce moment-là que Patrick sortit de la ferme et découvrit le carnage.
- Encore! Oh, il y en a marre, de ce chien! Il va encore falloir faire un tour à la décharge! C'est la troisième fois cette semaine! Valérie, apporte un seau et lave la cour! Et n'oublie pas la route. A tout à l'heure! Je file avant le retour des gendarmes!
Patrick saisit l'homme et le jeta sur le plateau de la camionnette et le vélo suivit le même chemin. Une bâche par dessus et Patrick partit tandis que Valérie commençait à laver les traces de sang.
Roby retourna dans son fossé, tout frétillant. Il était content; il avait certainement fait plaisir au patron. C'était tout ce qu'il souhaitait et il savait bien qu'il était souvent maladroit dans ses démonstrations d'amour. Mais là, il était sûr de lui, son maître devait être fier de lui. Il devait bien aimer l'homme aussi puisque sitôt servi, il allait l'enterrer. Ca c'était un signe. Roby aussi, il allait souvent cacher sa pitance dans un coin, bien enterrée. Mais il était bien aussi un peu déçu : le patron aurait pu lui en laisser plus; quel égoïste ! Tant pis, il en attraperait bien un autre. Les touristes, ça ne manquait pas.


Date de création : 05/05/2006 @ 14:13
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